lundi 16 mai 2011

Une après-midi avec John McClane

Le rendez-vous est fixé. J'en ai des frissons dans le dos. Une après-midi complète avec John McClane. Les biscuits sont prêts, la bière est au frais, il reste du Coca et quelques pailles. Le ciel d'un gris triste crache des filets d'eau à intervalles régulières. Il est temps.

Il débarque telle une tornade. L’œil vif, le sourire moqueur et son air américain un tantinet arrogant. Il raconte ses quatre aventures les plus célèbres peuplées de méchants, de mitraillettes, de bombes et de policiers qui hurlent sans arrêt. Je me prends au jeu ; je m'imagine à la place du bon samaritain et tente de résoudre les enquêtes avant que des innocents soient tués. Les balles pleuvent. Les méchants rigolent à gorge déployée. Mon paquet de biscuits est vide. 

Rien ne va plus. John s'emballe et rigole comme un fou alors qu'il se remémore des blessures de bataille. Je lui donne une bière mais il refuse de la boire. Sans doute souhaite-il éviter d'aller aux toilettes. Après tout, il n'a pas vraiment le temps de se reposer. Fumer une cigarette, oui, mais vite. Serait-il paranoïaque ? Il parle d'Allemands, de terroristes, de soldats corrompus, d'attaques informatiques... Et ces policiers qui ne cessent de hurler des idioties. 

La nuit tombe, qu'importe ! Je commande une pizza pour me venger des miettes de biscuit qui me narguent depuis plus d'une heure. Mais pourquoi les supérieurs de John ne l'écoutent pas ? Il va finir en thérapie ce pauvre garçon. Je tente de le rassurer, mais il s'entête et se remet à courir. Mais remets-donc tes chaussures, malheureux ! Et rhabille-toi un peu. Prends exemple sur ta fille que diable ! 

Le Coca n'est plus qu'un vague souvenir, au même titre que les biscuits. Le pauvre reste de pizza gît lamentablement sur une tache de gras. John a tué tous les méchants et fini de radoter ses phrases à répétition. Il est temps que je le raccompagne et qu'il regagne sa place aux côtés de Riggs et Murtaugh.

jeudi 28 avril 2011

Tentative d'évasion

J'ouvre les yeux et je me retrouve soudainement devant un homme en complet veste, cravate, chaussures noires cirées, sourire arrogant en coin (probablement inclu dans l'ensemble). Il me fixe. Ah oui, il m'a posé une question et attend vraisemblablement une réponse. Mon cerveau se met lentement en route et passe en revue toutes les réponses que j'ai déjà prêtes en stock. Après une courte analyse, je choisis celle qui me semble le plus proche de la question posée. Quelques gribouillis de sa part, un hochement de tête. Bon, c'était apparemment pas ça. Tant pis.
Ma montre brûle mon poignet et semble hurler à mes yeux de se baisser. Juste une fraction de seconde semblent-ils dire. Il ne verra rien. Vas-y ! Maintenant ! Regarde l'heure ! Il est en train de gribouiller ! Trop tard. Ce sera pour la prochaine ouverture. Il faut que je planifie patiemment mon évasion. Je compte le nombre de va-et-vient entre moi, sa feuille, moi, sa feuille, moi, sa feuille… Pour le tatouage sur le dos, c'est cuit, je n'ai pas suffisamment observé les locaux en arrivant. Nous sommes au troisième étage. Trop haut.
Je remarque soudainement que l'homme a cessé de parler. Un silence s'ensuit. Je tente un sourire. Tout en innocence me dis-je, ça passera tout seul. Maudit soit mon esprit vagabond ! Sa bouche sérieuse forme une ligne pincée. J'ouvre la mienne et tente d'y pousser un son au bord du gouffre pour combler ce silence s'alourdissant de seconde en seconde. L'homme le regarde s'écraser misérablement au sol. Serait-ce le signal pour mon évasion ? Je tente une percée et me lève, tout sourire. Le regard interloqué de mon interlocuteur m'indique que c'est une tentative ratée.
Il se remet à parler. Mon esprit repart en vadrouille. Les yeux bloqués sur les siens, mon esprit m'ordonne d'écouter les sons de l'étranger. Oui, mais une fois l'ordre donné, les sons cessent abruptement. A nouveau. J'enrage. L'homme se lève. Je souffle silencieusement et me lève à mon tour. L'entretien est terminé ; c'est sûr, je n'aurai certainement pas le poste. Qu'importe, l'évasion était trop ardue.

mardi 19 avril 2011

La philosophie des chaussettes trouées

Il est un mouvement social obscur qui tapisse subliminalement ce blog depuis ses débuts et une explication serait de mise avant d'aller plus loin. Je veux parler des chaussettes trouées. Originaire d'une provenance inconnue, cette philosophie quotidienne touche tous les niveaux sociaux, mais plus particulièrement les rêveurs, parfois appelés tête en l'airistes.

Les chaussettes trouées définissent par elles-mêmes l'envie et la volonté de laisser non seulement ses orteils respirer, mais aussi les idées circuler librement. Cette double fonctionnalité dénote une ouverture d'esprit certaine et un insouciance accessible à tous, du moment que l'on se refuse à repriser ses chaussettes usagées.

Nombreuses sont les personnes adeptes de ce mouvement podologique, mais peu osent dévoiler ce penchant exquis. Les chaussettes trouées sont en effet devenues un des tabous majeurs de la société occidentale du XXIe siècle. Tant qu'elles sont contenues dans des chaussures, elles peuvent jouer de leur influence en toute sérénité et en toute discrétion, à l'abris des regards ridiculement inquisiteurs.

C'est à l'air vagabond et rêveur d'une personne que l'on peut deviner - mais sans grande certitude - le nombre de trous qu'abrite l'intérieur de ses souliers. Les propos prosaïques et les constatations banales voient immanquablement s'enfuir les orteils libérés. De même pour les rêves brimés oralement ou encore les désirs chahutés violemment.

Ainsi, naturellement trouées, les chaussettes aident non seulement à faire circuler les idées, mais aussi à les développer. D'où l'importance d'avoir les pieds aérés.

lundi 4 avril 2011

Au son d'un jukebox anarchique inutile

Chaussettes trouées encastrées dans des chaussures fermées, me voilà parée pour une soirée d'anniversaire classique. Des convives, des rires gras, des sourires figés, et de l'alcool pour détendre un peu le tout. Maladroite dans des habits sentant le savon et le déodorant, les dents apparaissant subtilement derrière un petit sourire avenant, je me faufile entre les invités pour trouver des têtes familières et quelques gouttes de bière. Discussions sans fond avec un peu d'aplomb, ping-pong de questions pour combler des lacunes dans les fiches identitaires des connaissances, qui passeront sans doute un jour au statut de potes, puis - s'ils ont passé les étapes qualificatives de la sociabilité - d'amis. 

Vient le moment de s'asseoir à table. L'angoisse. A côté de qui se placer ? Les gens se précipitent et réservent des chaises pour empêcher ceux qu'ils ne connaissent pas de se placer dans leur espace de discussion. Je pose mes fesses dans une zone inconnue, vierge de toute conversation animée. Le couple en face de moi ose un duo de sourires gênés avant d'ausculter à nouveau leurs verres désespérément vides. 

Un éclat de voix ridicule sur ma gauche m'informe que le joyeux luron de la soirée se situe à côté de moi. Celui qui se croit non seulement drôle, mais aussi irrésistible. Tel un bouton de radio dont le volume sonore est bloqué au maximum, le jeune homme fait partie d'une espèce qui apparaît régulièrement lors d'événements sociaux traditionnels - mariages, baptêmes, réunions de famille, etc. - et dont la mission consiste à débiter le plus de clichés inhérents à ces situations.

Aventurière, j'embraye sur des banalités pour assouplir les rides faciales de mes voisins d'en face. La mayonnaise prend gentiment, entrecoupée par moment par des éclats inutiles du jukebox anarchique d'à côté. Les organisateurs papillonnent dans toute la salle. A peine le temps d'effleurer leur chaise de leur postérieur qu'il faut à nouveau déplier les genoux pour repartir à toutes enjambées, évitant les enfants voletant un peu partout.


Repas. Fromages. Gâteau. Discours. Cadeaux. Remerciements. Le signal des départs est donné de manière subliminal. Certains se lèvent, remercient et s'en vont. Les autres, détendus par l'alcool ingurgité, profitent de cet instant pour assouvir leurs frustrations de la soirée et aller lancer une nouvelle discussion auprès de personnes assises en dehors de leur espace de conversation précédent.

Je me lève, observe les civilités d'usage précédant tout départ, salue le couple d'en face sous les éclats de voix de stentor de l'inutile, et mène mes jambes engourdies un peu titubantes vers la sortie.

jeudi 24 mars 2011

On croit rêver !

Un matin, tu te réveilles et tu te rends compte que tu as le même âge que la veille. Cette réflexion t'assomme au même titre qu'un pull qui dégringole de ton armoire entrouverte. Tu enfiles tes chaussettes trouées (les bleues, c'est plus sexy). Les yeux collés de sommeil, tu te rends au travail, comme tous les jours de la semaine. Tu réfléchis à ta vie, à la viennoiserie que tu dévoreras dans quelques minutes, au véritable sens du film "Mulholland Drive", à l'attitude écologique que tu devrais adopter... demain... un jour... Promis, tu commenceras demain. Soudain, la route se déroule devant toi. Tu roules. Tu roules.

Tes cacas d'yeux dégringolent sur tes genoux encore engourdis de sommeil. Tu t'agaces des publicités que crachote la radio. Tu te dis qu'il y a peu de personnes sur la route. Ah, on doit être mercredi. Soudain, la route se déroule devant toi. Tu roules. Tu roules. Tu te demande tout de même si tu ne devrais pas tourner dans la petite ruelle sur ta gauche pour voir si les mouettes sont réveillées. Encore des cacas d'yeux qui dégringolent.

Tu change de fréquence radio. Tu t'aperçois que tes doigts battent la mesure. Tu les sermonnes sèchement et retourne à tes pensées. Rebelles jusqu'au bout, tes doigts recommencent leur parade. Pour les punir, tu sifflotes. Ca les agace. Ahah !

Non ! La petite ruelle t'as filé entre les yeux au moment où tu te préparais à entamer la troisième strophe de ton morceau favori. Tu blâmes tes doigts. Soudain, la route se déroule devant toi. Tu roules. Tu roules. Les cacas d'yeux ont cesser de tomber. Et toujours aussi peu de monde sur la route.

Les yeux rivés vers le ciel, ta voiture se sent irrésistiblement attirée par le bord de la route. Rien ne va plus. Il faut te réveiller avant qu'une catastrophe ne survienne.

Ce matin-là, tu te réveilles et tu te rends compte que tu as exactement le même âge que la veille.




Voilà un homme bien ! Les chaussettes trouées et leur pouvoir incroyable sont à l'honneur chez Sieur Wayne et son blog BD ultra glamour : Bières, BD et Maladies Mentales.



lundi 14 mars 2011

Paul : un film sans cape et sans épée (mais avec un sabre)

Si vous n'avez pas encore de trous à vos chaussettes (comment est-ce possible !?!), un conseil avisé : courez... que dis-je ? Volez ! Téléportez-vous ! Affrétez au plus vite votre vaisseau terrial pour aller voir Paul (en vente dans le cinéma le plus proche de chez vous, et ne lisez surtout pas la notice d'emballage). 

Encore un régal visuel dont nous gratifient les deux acteurs britanniques Simon Pegg et Nick Frost, le tout avec l'aide de Greg Mottola qui, grâce à cette collaboration, arrive à se faire pardonner de ses douilles précédentes (allez voir les titres sur IMDB bande de feignasses !). Dans la lignée qui défrise un caniche royal, Paul succède fièrement aux deux dernières oeuvres des deux compères, Shaun of the Dead (2004) et Hot Fuzz (2007) réalisés tous deux par Edgar Wright (non, moi non plus je ne connais pas ce monsieur). 


Point de zombies affamés ou de curé armé d'un bazooka dans ce nouvel opus (ooooohhhh... déçue....), mais un alien plus cool que James Dean qui complète magistralement le duo de nerds qui nous emmènent sur les routes du sud-ouest des Etats-Unis, du Comic-On à la zone 51, en passant par des bars étranges et une boîte au lettres solitaire. 

Une rencontre (d)étonnante entre deux geeks britanniques (Graeme et Clive), un extra-terrestre (Paul) et une bigotte borgne (Ruth) qui va apprendre à manier l'art de l'insulte avec une dextérité très imaginative. Le tout parsemé d'agents fédéraux pas très malins à leurs trousses. Ca court, ça pisse dans son froc, ça ressuscite des oiseaux, ça rigole, ça embrasse, ça plane, ça pète dans tous les sens, ça s'évanouit, et ça bousille un magnifique T-Shirt de l'Empire Contre-Attaque (naaaaan !!! Pourquoiiiiii ???). Secouez et vous obtiendrez un film avec des tongs (schlaps / flip-flops / claquettes, vous choisissez) et une tête plus grosse qu'une pastèque gonflée à l'hélium. Oh yeah ? me demanderez-vous. Oh yeah ! répondrais-je.

Et puis bon, il faut dire aussi que la scène avec Sigourney Weaver vaut son pesant de pop-corn.

En somme, un film attachant - à l'image de ses personnages principaux -, bourré de références cinématographiques qui vous feront sautiller d'excitation sur votre siège, et surtout, un humour tout en finesse à déguster avec un milk-shake au chocolat et un double cheeseburger avec bacon grillé.

mercredi 2 mars 2011

Un livre qui sent bon le kebab et le mâle pas rasé


L'opus numéro 5 de la série Notes de Boulet s'intitule Quelques minutes avant la fin du monde. L'auteur annonce donc d'emblée le thème apocalyptique qui reviendra de manière récurrente dans ce nouvel ouvrage : la destruction de l'espèce humaine. Avant même de passer la couverture, le lecteur pourrait craindre de se retrouver face à un champ lexical gravitant autour de la mort, la désolation, l'incapacité de survivre, voire même la destruction de la planète terre. Certes, cette crainte se retrouvera justifiée au fil des pages, mais il est de bon ton de préciser, pour ne pas effrayer le lectorat, que de précieux conseils seront fournis pour faire face à une telle catastrophe.

Ce nouveau tome s'ouvre sur une pleine page arborant un morceau de la terre vue de l'espace et trois simples mots "Voici la terre...". Cette première page dénuée de complexité dénote avec ferveur la simplicité avec laquelle l'auteur va aborder sa narration, en nous emmenant tantôt  dans son appartement mal rangé, tantôt dans les rues de son quartier, ou encore, et ce dans la majeure partie de ses histoires, dans des mondes imaginaires. Lecteurs, vous serez avertis, si vous ne supportez pas les roux mal rasés, les schtroumpfs zombis, ou les histoires de limaces récalcitrantes, ce livre vous est fortement déconseillé. 

Usant à outrance de son humour de mangeur de kebab amateur de poutine, Boulet nous offre ici une ode aux chaussures rouges et à la nourriture grasse, au travers de récits métaphoriques faisant très certainement allusion au poète Karadoc qui avait été le premier de son siècle à déclamer "le gras, c'est la vie." Philosophant abondamment sur l'existence humaine et ses travers, l'auteur alterne même les techniques picturales, pour le plus grand bonheur de nos globes oculaires.

Au travers de ce cinquième opus réussi, Boulet nous livre ses réflexions sur la question même de l'existentialisme avec la légèreté d'un ballon de baudruche et le doigté d'un joueur de kazoo. Scientifique dans l'âme, ses conseils avisés face à une apocalypse imminente - voler une télé ne sert strictement à RIEN en cas de destruction planétaire - font en sorte que le lecteur ressort de cette lecture illuminé, serein, et avide d'une bière bien fraîche.

En bref, Notes 5 : Quelques minutes avant la fin du monde est un livre qui sent bon le kebab et le mâle pas rasé.



mardi 22 février 2011

Ca s'est passé près de chez vous

Ça s'est passé près de chez vous. Oui, juste au rond-point. Là, en bas de votre fenêtre. Vous n'aviez pas remarqué qu'elle était enceinte jusqu'aux cheveux. Moi non plus. Il faut dire que l'angle de vue peut tout changer. Vous vous êtes peut-être dits : "Tiens, encore une ado qui traîne en training rose avec son petit frère." Ou alors : "Woaw ! Quels sacrés beaux cheveux noirs !" Peut-être. 

Puis, l'angle de vue change et les détails envahissent le tableau comme des fourmis attirées soudainement par un reste de tartine à la confiture : sous sa doudoune noire, une bosse bien volumineuse pour un si petit corps. Ses traits, fatigués. Marchant patiemment à ses côtés, un petit bonhomme au regard sérieux. Autour d'eux : la route, un parking vide, personne. Devant eux : une station service. 

Le décor et les acteurs sont mal assortis. Du moins, c'est l'idée qui me vient à l'esprit soudainement, alors que la voiture dans laquelle je me trouve s'immobilise à une pompe à essence. "Sans doute que cette dame va rejoindre son mari à la station service." La voiture boit. La femme arrive d'un pas décidé, les yeux soulagés. Pas de mari. "Mon esprit se serait-il trompé ?" Me moquais-je de mes idées farfelues. 

Tout s'illumine lorsque la petite dame achète un bidon et le remplit d'essence. "Ah ! Vous n'aviez pas pensé à ça !" Marmonnais-je à mes idées en train de bouder. C'était donc une panne sèche. L'une de mes idées sorti de son mutisme pour me souffler : "Peut-être que sa voiture l'attend loin d'ici." Oui, peut-être. 

Oui, effectivement, la voiture attendait bel et bien sa propriétaire à quelques kilomètres de là. Au rond-point, juste au-dessous de votre fenêtre. Là, en bas de chez vous. Sa machine l'a abandonné soudainement sur la route pour refuser de rouler plus loin. Elle avait tenté de la pousser. Sans aide. Pendant trois heures. Sous les yeux de son brave petit bonhomme. J'étais presque attristée de ne pas être arrivée plus tôt dans les parages.

vendredi 11 février 2011

Europe de l'Est 1 - Asie 0

Quelques secondes avant que mes mains puissent pousser la porte de l'immeuble, une quidam typée asiatique m'accoste tout d'anglais vêtue. La situation et les mots pressés analysés, l'inconnue me demandait mon aide. Rien n'indiquait alors que la Suisse allait être l'arbitre d'un bras de fer opposant l'Asie à l'Europe de l'Est. 

Le ring : une petite boutique, vêtements cherchant désespérément une seconde - voire une troisième - vie, pendus à des cintres dodelinant. 
Présentation des équipes : à ma gauche, l'Asie, un cornet en plastique à la main, un manteau inutile acheté 5 heures auparavant à l'Europe de l'Est, des lunettes sérieuses et des paroles britanniques plaintives ; à ma droite, l'Europe de l'Est, les fesses campées sur une chaise rustique de sa petite boutique, les crocs prêts à sortir, les mains s'affairant à rapiécer un morceau de tissu. Au milieu, moi, la Suisse, traductrice improvisée, prise en étau entre une tempête slave et un tsunami nippon. 

Le match débute plaintivement par l'Asie qui souhaite retourner son bien acquis auprès de l'Europe de l'Est en début d'après-midi, et retrouver par la même occasion ses fonds mal investis. La réponse négative et sans appel de l'adversaire jaillit avant même d'avoir entendu la traduction francophone. Les mots pleuvent sur l'Asie qui reste stoïque et attend patiemment que les hallebardes se transforment en paroles compréhensibles. La situation n'est pas à son avantage. 


Changement de tactique, l'Asie tente de prendre à revers l'Europe de l'Est en lançant une proposition au-delà de la zone des 100 mètres : le manteau en retour, les fonds transformé en crédits pour des achats/rapiéçages futurs. Réception de l'Europe de l'Est et renvoi immédiat à l'expéditrice qui rate la réception. Les fesses solidement ancrées sur sa chaise, l'Europe de l'Est ne s'ébranle pas une seconde.

L'Asie trépigne. La Suisse s'impatiente. 
L'issue du match semble inévitable ; l'Asie est en mauvaise posture. L'Europe de l'Est a l'avantage. J'annonce que la fin approche et commence le décompte.

L'Asie tente une manoeuvre désespérée pour sauver son honneur : un panneau dans la boutique proclamant que les habits ne peuvent ni être retournés, ni être remboursés. L'Europe de l'Est assène le coup final en esquivant le coup et renvoyant un uppercut. L'Asie est sonnée. Je sonne la fin du match en sortant de la boutique. 


Score final : Europe de l'Est 1 - Asie 0.

jeudi 3 février 2011

Encore une qui n'avait pas ses chaussettes trouées

Certaines salles attireraient-elles les chouettes aux cris stridents ? Que faire lorsqu'on découvre un manque cruel de trous aux chaussettes de sa voisine de tablée ? 

C'était un jour. Les oreilles tendues, avides de capter les sons les plus infimes qu'un gai pinson poinçonnait dans les airs, le tout devant une multitude d'autres merles aux yeux ne demandant qu'à se remplir de paroles. Chaque syllabe était avalée goulûment, sans que personne ne prenne le temps des les mâcher soigneusement. Le savoir voletait dans la petite pièce, tandis que les rêves, eux, s'échappaient un à un par les vitres. 

Posture tendue, le chignon évasé, la bouche fendue d'une moue ridée, ma voisine bougonnait. Emprisonnée par ma timidité et mon incompréhension, je continuais à attraper chaque mot de l'orateur pour les fourrer au plus vite dans mon esprit. Un par un. 

Horrifiée, je constatais que ses grommellements devenaient sonores ; en levant la tête, on pouvait apercevoir les sons harmonieux se mélanger doucement aux grognements de la chouette. Encore une qui n'avait pas de trous à ses chaussettes ! Encore une qui ne permettait pas à ses idées de gambader joyeusement dans l'air ! Encore une qui avait bridé ses mots et ne leur accordait de liberté que sous certaines conditions !

Les chaussettes non trouées perdent vite patience, ai-je pu constater ce jour-là, car la chouette s'en alla sans se retourner sur ses grommellements qu'elle avait abandonné dans la pièce. Je mourais d'envie d'ouvrir une fenêtre pour les laisser s'échapper au loin, là où la chouette ne les rattraperait plus. Mais ils finirent par s'estomper, mêlés aux gazouillements érudits.