mardi 8 septembre 2015

La fille du quai

Sur un quai de gare, une jeune femme fume une cigarette fichée dans un porte-cigarette. Elle aspire doucement, un léger sourire aux lèvres, en fermant ses yeux lourdement maquillés. Pantalon serré, elle se dandine sur ses talons trop hauts, tout en fouillant d'une main son sac ridiculement plein. De l'autre main, porte-cigarette aux doigts, elle tient un gobelet de café froid coincé entre sa paume et son pouce. 

Une vague soudaine de wagons passe avec fracas, interrompant mon observation un court instant. La jeune femme réapparaît, toujours concentrée sur sa cigarette, ignorant les autres passagers en attente autour d'elle. Soudain, sa main bredouille oblige ses yeux à plonger à leur tour dans son sac. Que cherche-t-elle ?

Distraite, je laisse errer mon regard sur les autres passagers du train, avant de revenir à la jeune femme. Elle n'est plus là. Tant mieux, me dis-je, le train va de toute façon partir. Une pointe de déception reste tout de même fichée dans mon esprit.

Le train s'en va doucement ; je le sens quitter le quai. Un dernier regard par la fenêtre. Serait-elle donc définitivement partie ? Mes yeux ne la trouvent pas. Je m'agace. Le train prend de la vitesse. Concentre-toi. La voilà. Je souris. Malgré son regard toujours perdu, elle sourit. Le train s'éloigne.

mardi 4 mars 2014

L'homme aux chaussettes trouées

Son regard se fixa sur les chaussettes de l’homme ; du moins, ce qu’elle arrivait à distinguer. Elle en était persuadée : elles avaient certainement des trous ! L’homme avait un blouson élimé de partout, la figure sale et fatiguée, le regard malicieux et des baskets ayant traversé de nombreuses fois la ville.

Il discutait joyeusement avec son compère avachi sur le siège d’à côté. Son sourire espiègle arborait quelques cavités dentaires qui lui donnaient l’air d’un petit garçon. Son compagnon à l’état brumeux semblait avoir de la peine à suivre la discussion. « Mes chaussettes, » disait fièrement l’édenté « elles sont sèches ! Tu vois ? Et ça, malgré ces foutues baskets trouées ! »

Ignorant l’air interrogateur de son comparse, l’homme aux chaussettes sèches et probablement trouées brandit fièrement un sac en plastique. « Eh, tu veux d’la galette ? On m’en a filé une quand j’suis passé vers une boulangerie toute à l’heure ! » Sans attendre de réponse, il enfourna une bouchée, un sourire espiègle pendu à ses oreilles.

Levant les yeux, il rencontra ceux de celle qui l’observait depuis quelques arrêts déjà. Elle ouvrit la bouche comme pour parler, mais aucun son n’en sortit. Au même instant, le tram s’immobilisa et ouvrit ses portes dans un claquement mécanique. Souriant à son tour à l’homme qui la salua, elle se dirigea vers une sortie, les pieds dans ses propres chaussettes trouées.

jeudi 17 octobre 2013

Scène de tea-room (presque) quotidienne

Deux hommes en costume dans un café. Discussion en apparence sérieuse ; l’un est penché au-dessus de la table, le visage grave, l’autre de trois-quarts sur sa chaise, un coude sur le dossier. Les mains gesticulent de temps à autre devant leur visage. Les sourcils alternent entre position froncée et étonnée. Le son de leur voix entre chuchotement et déclamation d’avocat.

A la table d’à côté, une jeune femme laisse courir librement ses doigts sur le clavier de son ordinateur portable. Absorbée par les cliquetis de sa machine, elle ignore totalement les deux hommes. De sa tête s’échappent couleurs, sons et images farfelues, un sourire détendu aux lèvres.

La conversation des deux sérieux semble prendre une tournure formelle ; un index tape sèchement la table, deux paumes se déposent précautionneusement sur des papiers posés devant l’un d’eux, puis repartent de plus belle en l’air, virevoltant devant les mines froncées des deux hommes. Finalement, des mains se serrent et les visages s’éclairent d’un sourire victorieux.

Les deux hommes se lèvent en poussant leur chaise. L’un d’eux se tourne pour prendre son manteau et s’immobilise en apercevant l’autocollant apposé sur l’ordinateur de sa voisine de café. « Oh ! Superman ! » s’écrie-t-il soudainement. Affichant un sourire empreint de nostalgie, le visage de l’homme perdit plusieurs années en quelques secondes. Le regardant partir et alors qu’il n’avait pas encore franchit la porte, la jeune femme cru apercevoir ses cheveux et ses vêtements danser dans le vent.

vendredi 11 octobre 2013

La lutte du sommeil

Le sommeil vint, à pas nuageux, vers la femme allongée. Il tenta son approche habituelle, douce et apaisante. S'insérant vaporeusement dans l'esprit de la victime, il se heurta à l'excitation et l'angoisse déjà présentes. La partie n'était visiblement pas gagnée d'avance. Le sommeil prit son air le plus serein et entonna une mélodie douce, presque inaudible. Rien n'y fit. Le doute vint se semer lui-même dans l'esprit de l'éveillée.

Tenace, le sommeil fredonna de plus belle son air lancinant et appela en renfort quelques rêves qui passaient par là. Deux d'entre eux acceptèrent de se joindre à lui pour l'aider à endormir la jeune femme. Les trois complices encerclèrent l'excitation, l'angoisse et le doute pour les faire fuir. Dans l'action, l'un des rêves se heurta à l'excitation et fit malencontreusement émerger une idée. 

Armé de son calme légendaire, le sommeil continua de fredonner sa mélodie apaisante. Il savait que, dans ces cas-là, seule la persévérance lui permettrait de triompher. Il était confiant. Un rapide calcul lui permit d'estimer le temps restant avant le lever du soleil accompagné du traditionnel concert de la vie quotidienne. Mais c'était sans compter le réveil bien trop matinal qui se mit à sonner soudainement. 

Pris au dépourvu, le sommeil s'en alla, emportant les rêves avec lui. Mais ce n'était que partie remise car il allait revenir à la charge quelques heures plus tard, quand la jeune femme serait installée confortablement dans son siège d'avion.

jeudi 31 janvier 2013

A la recherche de la motivation

Ses chaussettes trouées aux pieds, elle s’en alla à la recherche de la motivation. Celle-ci avait disparu depuis quelques jours. Elle commençait à s’inquiéter de ne pas la voir réapparaître. Pour plus de confort, elle avait installé ses chaussettes dans des baskets – trouées également. Avec un peu de chance, la motivation se faufilerait à nouveau par ces espaces, se disait-elle.

Le supermarché le plus proche fut témoin de sa première tentative – infructueuse, précisons-le immédiatement. Elle scrutait désespérément les rayons aux produits colorés bien militairement alignés, mais ne vit aucune trace de motivation. Pensant naïvement l’appâter, elle acheta un paquet de biscuits, du lait et un cahier quadrillé.

Constatant que la motivation n’était toujours pas réapparue, elle décida d’aller voir dans une librairie non loin de là. Elle pensait – à tort – que certains ouvrages pourraient la mettre sur une piste intéressante. Mais non. Cette fois, ce fut la librairie qui vit la déception s’afficher sur son visage.

Lassée par ces recherches infructueuses, elle décida de rentrer. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle s’aperçut que la motivation était bien installée sur son canapé parmi les coussins ! Elle lui demanda où elle était partie pendant ces quelques jours. La motivation lui répondit simplement par un large sourire.

mercredi 12 décembre 2012

« Long John Silver » : un roman qui vous guérira du mal de mer


Pour tout lecteur en quête d’évasion et d’histoires trépidantes, heureusement qu’on peut compter sur ce bon vieux Long John Silver pour nous conter ses aventures incroyables aux quatre coins des mers. Ce pirate haut en couleur créé par Robert Louis Stevenson reprend du service grâce à Björn Larsson qui lui permet de raconter ses mémoires, de ses débuts en tant que jeune mousse jusqu’à sa mort.

John Silver nous embarque avec lui sur tous les navires grâce auxquels il va voguer pendant de nombreuses années, et nous relate de manière assez détaillée ses aventures incroyables. Tour à tour moussaillon, marchand, esclave, ou encore quartier-maître, le personnage fictif côtoie des grands noms de la piraterie ayant bel et bien vécu. Il rencontre même Daniel Defoe ; l’écrivain sans qui nombre de boucaniers et de flibustiers seraient tombés dans l’oubli ou n’auraient simplement jamais existé.

Grande gueule, fin conteur et ne craignant rien ni personne, John Silver débite ses mémoires rocambolesques tel un bonimenteur, sans discontinuer, avec une chronologie quelque peu anarchique. Lecteurs sensibles adeptes de toute véracité s’abstenir. Même si le personnage nous agace quelque peu – sentiment très certainement partagé avec bon nombre des protagonistes du roman – ce baratineur nous propulse au cœur d’une époque enchanteresse où liberté, piraterie et aventures font la loi. En somme, un bon remède contre le mal de mer et une brèche temporelle pour s'évader de notre quotidien.

jeudi 29 novembre 2012

God bless this movie!


God Bless America, enfin un film qui permet de se défouler mentalement ! Jouissif jusqu’au générique de fin, ce substitut de punching-ball est issu de l’esprit tordu de l’agent Zed (souvenez-vous, le cinglé complètement cintré dans Police Academy) ou Bobcat Goldthwait pour les plus ancrés dans la réalité. Une heure et demie de fantasme explosif, soit une suite de minutes de violence gratuite pour notre plus grand bonheur.

Pour une fois, un film met à l’honneur un parfait monsieur tout le monde, ou plutôt, monsieur personne. Oui, Frank (Joel Murray) pourrait être votre voisin de pallier ou collègue de bureau, un quidam qu'on croise tous les jours dans la rue sans jamais le remarquer. Son existence terne et peu enviable va, en une seule journée, se transformer en une cavale jubilatoire visant à éliminer des individus arrogants, égocentriques, malpolis, égoïstes, bref, des véritables connards irrespectueux.

Roxy (Tara Lynne Barr), une Mercredi Addams parfaite en ado révoltée et tout autant dégoûtée par cette société individualiste irrespectueuse, rejoint la folle équipée improvisée. Un duo quelque peu atypique sans jamais être mélodramatique. Ni gore, ni répugnant, ni moralisateur, ni lassant, ce film permet de passer un bon moment, tout simplement.

En toute sincérité, qui n’a jamais rêvé d’exploser la tête de ces gosses de riches, pseudo stars, ultra-prétentieux ? Ou encore à ces singes d'adolescents dérangeant ouvertement et bruyamment leurs voisins au cinéma ? Pendant un moment de grâce, ce film élimine ces individus qui gangrènent impunément la société. Et ça, ça fait du bien.

mercredi 14 novembre 2012

La solitude du réel


Une envie soudaine d’histoires en passant devant une boutique de bandes-dessinées. Parfait. J’entre. Le vendeur a un sourire amical derrière sa frange. Atmosphère qui se prête à la rêverie. Flânant au fil des ouvrages, je laisse mes yeux vagabonder de titres en images.

Un récit illustré me plaît particulièrement. Je l’emmène vers le comptoir où trône un petit bol de chocolats. D’un sourire de gamin timide, l’homme m’encourage à en prendre. Mon fœtus et moi acceptons l’offre alléchante pendant que les bips de la caisse enregistreuse résonnent paisiblement. Au nom de nos deux estomacs, je remercie le vendeur bienveillant qui, semblant être mis en confiance par mon ventre arrondi, amorce une discussion sur les enfants et leurs amis imaginaires.

Forte d’une expérience de plusieurs années au contact invisible avec des personnages inventés, je lui soumets mes quelques observations sur le sujet. L’intéressé souhaite faire avancer le débat et nous discutons des risques et des avantages lorsqu’il y a partage d’amis imaginaires avec quelqu’un de bien réel.

La méfiance s’installe lorsque le vendeur bienveillant insiste sur les noms et caractéristiques de mes compagnons fictifs. Sachant que ceux-ci n’apprécieraient guère de se voir affublés d’un nouvel ami sans leur consentement préalable, je préfère clore cette discussion inattendue et me dirige vers la sortie en saluant mon interlocuteur. Celui-ci me retourne la politesse et adresse un sourire emprunt de mélancolie à mon ventre arrondi en lui lançant malicieusement : « Toi, au moins, tu ne te sentiras jamais seul. »

samedi 10 septembre 2011

Le réveil des idées

Autour de la grande table en chêne, chemises dans le pantalon, ceintures bien serrées, habits sombres et sourcils sérieux. Mes lèvres luttent pour ne pas se soulever et aller taquiner mes oreilles. Le ballet des chaises raclant le sol s'atténue pour laisser place au cliquetis métallique des stylos brandis hors des poches telles des petites baguettes magiques.

Un vénérable orateur se lève et débute la longue palabre. Le fil des propos se laisse suivre sans résistance, lorsque soudain, une idée surgit. Je chasse l'impromptue rapidement pour rattraper le flot de mots qui remplit la grande salle austère, mais il est trop tard. L'espiègle s'est installée au milieu de ses consoeurs endormies. Plusieurs idées au sommeil léger se réveillent alors et se mettent à pétiller tour à tour.

Tentant d'ignorer toutes ces idées qui jaillissent subitement, je commande à mes oreilles de se concentrer sur les paroles émises autour de la table. Cette manoeuvre subtile s'avère inutile car l'armée d'idées s'est emparée de tout mon esprit et entrave la compréhension des phrases qui s'abattent sur l'assistance. Vaincue, j'abandonne ma conscience aux mains des envahisseurs.

A l'écoute de chacune d'entre elles, je m'aperçois qu'elles sont intéressantes et me mènent dans des recoins de mon imaginaire encore peu explorés. Enchanteresses, séduisantes, hautes en couleur, voire même sensationnelles, les idées entraînent toutes mes pensées. Captant un silence brusque, mes oreilles indiquent à ma conscience que les paramètres extérieurs ont changé. Je lève les yeux et rencontre le regard interrogateur de douze personnes ; une question m'avait vraisemblablement été posée... 

jeudi 28 juillet 2011

Entre deux gouttes

Quatrième jour consécutif de pluie, soupira-t-elle en sortant de chez elle. Si ça continue, elle allait devoir s'acheter un de ces masques de plongée que le supermarché du coin avait en action ce mois-ci. C'était le seul signe qu'on était bel et bien en été. Le paysage gris béton, de même que la mine triste des gens traînant les pieds en allant travailler le matin avaient plutôt tendance à pointer vers la fin de l'automne. Elle rit en s'imaginant marcher avec une telle fantaisie sur les yeux ; peut-être que le monde aurait l'air différent, plus souriant, plus coloré ?

En arrivant au restaurant, elle commença ce qu'elle appelait "son rituel boulot yo-yo" en espérant que ce midi il y aurait d'autres clients que le comité de l'association de soutien pour le parti travailliste (trophée en platine des noms d'associations à mourir d'ennui). Même si les journées estivales au travail ressemblaient à un chewing-gum fondu au soleil - longues, molles, incolores - elle se sentait à l'aise dans ce petit bâtiment étrangement planté au milieu d'un parking. Quoi qu'il en soit, son esprit était ailleurs, loin, dans les vieux bâtiments plein de sagesse de l'université où elle irait bientôt étudier.

Alors que le service venait de commencer, trois hommes à moto s'arrêtèrent devant le restaurant. Elle ne reconnaissait pas les plaques. Des étrangers ici ? Comment serait-ce possible ? Il n'y a rien à voir, rien à faire, rien tout simplement. Autant de questions qui menaçaient de faire imploser son esprit, surtout lorsqu'elle constata que les motards entrèrent dans le restaurant et que l'un d'eux était en réalité une jeune femme de son âge. D'où venaient-ils ? Et s'ils ne parlaient pas sa langue ? Pire, et s'ils ne comprenaient pas le menu ?

La tempête de questions s'interrompit brusquement lorsqu'elle s'aperçut que les trois étrangers s'étaient installés non loin du club des barbus barbants et qu'ils la fixaient maintenant avec des sourires affamés. Elle se ressaisit et leur apporta le menu, tout en leur demandant s'ils désiraient boire quelque chose. Elle eut pour toute réponse des rires gênés et une sorte de bafouillage duquel elle réussit à extraire le mot "english". A regret, elle fit signe qu'elle ne comprenait pas.

Au bout d'un moment, à force de gestes, de pointages du doigt, de sons en tout genre et de nombreux sourires, les commandes furent passées et les estomacs rassasiés. Elle était déçue que le chef n'avait plus de quoi faire l'une des spécialités présentes sur la carte. Ils auraient sûrement aimé la goûter. Au moment de partir, elle remercia les étrangers et leur confia joyeusement qu'elle pourrait bientôt discuter avec eux, s'ils étaient amenés à se revoir, car elle prévoyait d'apprendre l'anglais et même l'allemand à l'université. Six billes stupéfaites la fixèrent. Après un court silence confus, les trois voyageurs fouillèrent à nouveau dans leur porte-monnaie pour en extraire un second pourboire qu'ils déposèrent sur la table avant de s'en aller.